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janvier 2026

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La Jeep Model H : rendez-vous raté avec l'histoire

 

La Model H reprenait les codes stylistiques du concept Malibu de 1959 ci-dessus.

Pour Kaiser, l'ennemi à abattre était la Scout de International Harvester.

 

 

 

La marque Jeep aurait pu proposer dès 1966 un modèle crossover qui aurait eu des décennies d'avance sur tous ses concurrents, développé conjointement par Renault et Kaiser...

De nos jours, les crossovers (ou CUV, comme on les nomme parfois) dominent l'offre commerciale, au point que pour certains constructeurs, ils ont complètement remplacé les berlines et les break conventionnels. La définition qu'on donne au crossover varie, mais si l'on se réfère à l'acception généralement admise (un véhicule 4x4 construit sur une base de voiture plutôt que d'utilitaire), on trouve dès les années 90 plusieurs modèles correspondant à cette définition (Toyota RAV4, Honda CR-V, par exemple). Certains remontent même jusqu'à l'AMC Eagle de 1980, voire la Subaru Leone de 1972. Autant dire, donc, que la collaboration de Kaiser Jeep et Renault au milieu des années 60 aurait coiffé tout le monde au poteau.

Aussi loin qu'on remonte dans l'histoire des Jeep, il y a toujours eu des tentatives de civiliser ces véhicules utilitaires en les dotant de finitions et d'habillages plus recherchés, voire en les recarrossant comme de vraies voitures. De nombreux soldats s'y essayèrent durant la Seconde Guerre Mondiale, et après la guerre, il y eut en Europe tout un marché de véhicules reconditionnés sur des bases de Jeep Willys. Kaiser essaya même d'explorer la piste de SUV d'allure plus plaisante dès la fin des années 50 avec les concept-cars Malibu et Berkeley, même s'ils tenaient plus du break que du vrai SUV.

Si le Malibu a inspiré le Wagoneer de 1963 et finalement toute la gamme Jeep, Kaiser voulait un SUV compact susceptible de concurrencer la International Harvester Scout, un véhicule qui puisse séduire des acheteurs de voitures et non d'utilitaires. La climatisation de série fut introduite parce que les clients de Jeep la réclamaient. Ils considéraient le Wagoneer comme un voiture familiale et non pas un utilitaire, et souhaitaient le même type de confort et d'options que dans les voitures du marché.

Même s'il y eut au moins une proposition en interne de SUV quatre portes sur base de CJ, Kaiser chercha également ailleurs qu'à Detroit pour trouver ce qui pourrait convenir. La firme avait démarré un partenariat avec Renault dès 1959 via sa filiale argentine IKA (Industrias Kaiser Argentina), qui assemblait et commercialisait sous licence des modèles Renault, Kaiser, Alfa Romeo et AMC adaptés au marché local, ainsi que la IKA Torino, qui mélangeait des éléments de Rambler American et Rambler Classic avec le six cylindres à arbre à cames en tête de Willys et une nouvelle face avant.

Tandis que la future Renault 16 se profilait à l'horizon, les ingénieurs de Kaiser et Renault commencèrent à étudier une concurrente de la Scout en 1963. Leur design utilisait la partie avant du châssis à barres de torsion et traction avant de la 16, avec ses roues de 14 pouces (145 x 355) et son ensemble moteur 1470 cm3 bloc et culasse aluminium et sa boite à 4 vitesses avec également des carters en aluminium, ainsi d'autres éléments comme la direction à crémaillère, la colonne de direction avec la commande de vitesses au volant. La partie arrière monocoque du véhicule, conçue par Jeep, comportait un essieu arrière rigide suspendu par des ressorts à lames parallèles. Le mécanisme exact de transmission de la puissance du quatre cylindres longitudinal de 1 470 cm³ et de la boîte de vitesses à quatre rapports, situés à l’avant du moteur, à cet essieu arrière reste flou. Cependant, comme l’a suggéré Hubert Cossard, le système aurait probablement été similaire à celui utilisé plus tard par Sinpar pour convertir les Renault 4 en quatre roues motrices : une boîte de transfert montée à l’avant de la boîte de vitesses transmettait la puissance aux roues arrière via un palier intermédiaire et un arbre de transmission coudé.

Selon l'historien de Jeep, Jim Allen, plusieurs prototypes fonctionnels furent construits en versions deux et quatre roues motrices, avec différentes carrosseries, dont un break deux portes, un pick-up et un cabriolet. Le style empruntait par endroits à la Malibu et au Wagoneer, notamment avec des lignes plus douces, des passages de roues marqués et une calandre à fentes multiples similaire à la calandre « rasoir » du Wagoneer de 1966. Il ressemblait aussi beaucoup au style du Jeepster Commando de 1967, en particulier au décrochement du capot vers la porte, à la forme de la vitre d'aération, à l'inclinaison vers l'arrière du montant B et à l'inclinaison vers l'avant du montant D et du hayon. Des photos de septembre 1965 montrent ce qui semblait être des modèles prêts pour la production, avec un intérieur garni, des jantes Renault 16 avec enjoliveurs et un hayon fonctionnel. Même si des variantes 4x4 étaient prévues, il s'agissait surtout de faciliter la circulation par tous temps sur des routes plus ou moins mauvaises, mais sans aucune prétention de franchissement tout terrain.

C'était trop tard, cependant. Un mois auparavant, Ford avait lancé son SUV à quatre roues motrices, le Bronco. Kaiser avait besoin immédiatement d'un concurrent direct au Scout et au Bronco, sans avoir à se soucier de motorisations sophistiquées ni de Renault comme fournisseur de pièces. Le Jeepster Commando C101 fit ses débuts en 1966 en tant que modèle 1967, reprenant de nombreuses caractéristiques du Model H, notamment le style de base de l'avant jusqu'à l'arrière et le choix de carrosseries pick-up, cabriolet et break, mais avec une motorisation et un châssis plus conventionnels, empruntés au CJ-5.

Difficile de dire s'il aurait été plus compétitif face au Scout et au Bronco, mais si le Model H avait été produit tel quel, il aurait été résolument en avance sur son temps. S'il avait été lancé en 1966, il aurait inauguré un châssis monocoque à quatre roues motrices 16 ans avant la XJ Cherokee, un système à quatre roues motrices basé sur une traction avant 29 ans avant le CR-V, et une direction à crémaillère sur un véhicule américain huit ans avant la Mustang II et la Pinto. Et quel que soit le nom que la presse automobile lui aurait donné, Jeep aurait offert au monde le crossover, pour le meilleur ou pour le pire.

Ironie de l'histoire : le Model H était, avec deux décennies d'avance, un précurseur direct du Jeep Cherokee de 1984, dont la conception et la commercialisation durent beaucoup à Renault, qui possédait alors 49% du capital de la firme...

Texte en grande partie traduit et adapté d'un article de Daniel Strohl sur le site Hemmings

 

La Kaiser Jeep Model H comprenait de nombreux éléments de la Renault 16 (photo colorisée pour Rhombomania).

L'arrivée de la Ford Bronco sur le marché sonna le glas du projet "H".