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On a tendance à associer Dacia avec toute une famille de
berlines issues de la Renault 12, mais ce serait restreindre le constructeur à la
partie visible de l'iceberg. A côté de la famille des
berlines 1300 et 1310, en effet, ont existé d'autres modèles
moins connus qui n'ont eu comme malchance que d'être réservés à une élite,
ou bien jugés politiquement incorrects par le pouvoir. La Dacia D6 Estafette fait partie
de cette seconde catégorie. Il s'agissait
d'une version à l'identique de la Renault Estafette,
et aussi de la toute première camionnette jamais construite
par Dacia (ci-contre : le prototype).
L'Estafette roumaine mesurait 4090 mm de longueur, 1780 mm de largeur
et 1980 mm de hauteur. Elle pesait seulement 1070 livres et sa charge
maximale était limitée à 1885 kg. Pour la petite
histoire, le Service roumain de Renseignements en utilisait encore
un exemplaire en 1991, qui fut ensuite racheté par la police
des frontières roumaine. Etonnant si l'on songe que son bloc
moteur 1.2 essence du D6 provenait de la berline 1310 et ne permettait
qu'une vitesse de pointe de 101 km/h...
La Dacia Estafette fut produite entre 1974 et 1977 à seulement
842 exemplaires et ne fut pas exportée, n'étant utilisée (au temps du régime communiste en tout cas) que par les membres du parti. Comment expliquer
que ce modèle très populaire en France ait échoué en
Roumanie ? Plusieurs explications ont été avancées,
sans qu'on sache avec certitude laquelle est la bonne. On raconte par exemple que le parti communiste roumain aurait vu
d'un mauvais oeil le nouveau véhicule, qui était associé au
Flower Power, un peu comme le minivan Volkswagen. Or si la production
du D6 avait été approuvée par Renault, L'Estafette aurait connu un réel succès auprès des jeunes
Roumains, et le PCR ne pouvait tolérer l'idée qu'ils
puissent être encouragés par ce véhicule à adopter
un style de vie hippie.
D'autres prétendent que le D6 aurait été produit
de façon illégale, sans l'accord de Renault qui en
aurait même ignoré l'existence, et qu'après l'avoir
découvert, la Régie aurait exigé que Dacia cesse
sa production. D'autres enfin expliquent que la fourgonnette vendue
principalement en Roumanie à l'époque communiste était
le ARO TV, et que le gouvernement roumain n'aurait pas vu d'un oeil
très
favorable le fait que Dacia lui produise un concurrent, d'où l'arrêt
rapide du D6 (ARO et Dacia appartenant toutes deux à l'Etat).
Il est fort probable que la vérité soit un peu des
trois. Si l'Estafette était jugée subversive et qu'elle
compromettait en plus les ventes d'un modèle local de qualité inférieure,
et pour peu que Dacia ait quelque peu mis la charrue avant les boeufs
en démarrant prématurément sa production, on
peut imaginer qu'il n'ait pas été difficile de convaincre
Renault d'en exiger l'arrêt. Signalons d'ailleurs que Renault
mit fin à son contrat avec Dacia l'année suivante,
en 1978.
Quoi qu'il en soit, les Dacia Estafette ont pour
la plupart disparu, rongées par la corrosion et noyées
dans l'oubli. Le nombre d'exemplaires ayant survécu est estimé entre
10 et 15. La D6 est si rare que même l'usine mère de
Mioveni, et le musée situé près de l'usine de
Pitesti, n'en possèdent plus un seul spécimen. 
Stéphane BEAUMORT (publié pour la première fois en 2009 sur le site Planète Renault)
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